03 décembre 2006

Un mot de la rédactrice: traitant de la perspective, du chêne, et du bambou

La perspective est une représentation mentale. Elle jette ses fondements sur des bases biologiques tel que l'environnement. Un individu doit décoder les messages que ses sens perçoivent. Et ses perceptions vont être transformées pour se faire à la culture et la société dans lesquelles vit cet individu. De plus ses perspectives vont s'imprégner des croyances morales et éthiques, propre à cet individu.

Ici je ne suis pas en Chine : "Ici," je suis moi par rapport à l'endroit où je me trouve. Des centaines d'individus peuplent le "ici". Des Chinois, des expatriés, des indigènes, des habitués de la place, des gens en migration, d'autres en transit, des résidants, ceux qui forment la masse normale et ceux qui la déforment.

Une perspective ne peut être que subjective. Même en étant ouverte d'esprit, il m'est toutefois impossible d'affronter la réalité de tous les jours sans l'appui de mes bornes repères.

Ces bornes repères se comparent à de gros câbles qui descendent du plafond. Poussez l'imaginaire et descendez le long d'un câble. Vous glissez ainsi du familier à l’inhospitalier. Arrivé au bout du câble vous vous rendez à l'évidence que ce bout ne tient nulle part. Le câble balaye le plancher. Ainsi les câbles représentent-ils un point de vue qui n'est pas reçu point pour point. La borne repère ne tient plus.

Les propriétés ont un caractère d'invariance. C'est la perception de l'objet extérieur qui change d'une personne à l'autre(…)

Marc Jeannerod, Le Cerveau Intime

Facile à dire, moins facile à suivre. Bien que je m'use à purger mes jugements de ressentiments subjectifs, mes mémoires, mes racines, mes convictions m'y ramènent. La neutralité m'est inaccessible.

<Le sourire exprime le sentiment de l'amitié> <Il exprime le sentiment  d'embarras> <Le sourire est le reflet d'une âme en pleine confiance de soi> <Le niais sourit, le vainqueur aussi, de fierté> <Le sourire plastique, le sourire de connivence, le sourire insolent qui vous défi au combat> <Le sourire plaide son pardon>

"Elle m'irrite. Elle est si hautaine."

Pourquoi ?

"Elle ne sourit jamais ni à personne."

Elle est peut-être timide.

Quelque mois passèrent lorsque la "timide" et moi décidions d'engager une discussion à propos du sourire ou, plus justement du non-sourire. Je me plains des gens qui me dévisagent sans me sourire et qui ne retournent pas mon sourire. Je trouve cela désagréable. "On s'y habitue. Fais comme eux. Moi  je ne souris plus." Ah !  Ma nouvelle amie n'est ni hautaine ni timide. Elle est intégrée.

Le sourire est-il sujet à la culture? Une culture peut-elle avoir tort?

À tort ou à raison, j'habite en Chine depuis six ans. Comme bien d'autres expatriés j'ai dû réorienter mes bornes repères. Et j'ai troqué Descartes pour une méthode de jugement plus souple. Ce que j'ai perdu en certitude absolue, je l'ai gagné en compréhension générale. J'ai adopté la perspective fluide d'une réalité à plusieurs angles. J'ai pris l'habitude d'entrée en conversation en disant :  "et bien, cela dépend..."   

"Vous avez un manque étonnant d'intuition." Une connaissance me fit cette remarque lors de son passage à Pékin. Être ou ne pas être perspicace.  Je me suis sentie mal. Mon argument de bornes repères fluides ne fit aucun effet sur mon compagnon.  Et pourtant moi, j'en suis convaincue. En voici le condensé : nous ne devrions pas faire confiance à nos yeux puisque ce que les gens gardent à l'intérieur se lit mal de l'extérieur. Prétendre le contraire serait avouer que le langage corporel est universel. Ainsi parlent ceux qui ne croient pas aux variantes linguistiques. Tête haute, sourire aux lèvres, j'ai coupé court à cet après-midi délicieux ; j'ai laissé mon compagnon seul,  à son assiette de porc sauce moutarde. A force de ruminements, j'ai trouvé ceci :

"Ce n'est pas à moi d'interpréter ce que vous pensez. Faites votre boulot. Parlez clairement et parlez franc."

À vrai dire, ma perspective sur la Chine diffère de la perception d'une réalité héritée des guides de voyages, des manuels de survie en affaires, des bibles d'histoire, de l'avis des commissaires commerciaux en Chine, des rapports officiels, des documentaires télévisés, de mes étudiants en classe anglais d'affaires, certainement différente de celle de ma voisine, et de celle de ma "ayi"*.

[09:27am, mai 24, mercredi]

Mon monde, ma Chine, mon entourage. Il fait bon sur ma petite terrasse. Mes pieds sont nus. Mon vieux chien s'est assoupi. Je me suis installée devant ma table pliante, assise sur un tabouret en osier Ikea. Dans mon jardin, les oiseaux piaillent, les chats baignent au soleil, un matou patrouille son domaine. Une Barbara pirate chante pour moi sur mon faux Sony DVD. J'ai en main un bol de café au lait (combo Chine Yunnan Mongolie.) Mon Bodum est plein. Je croque une pâtisserie au chocolat allemand qui sent bon la fraîcheur de la boulangerie du matin. Voyez mon oasis loin du chaos de la ville. Ici, je trouve la paix. Ici, c'est mon port de plaisance Mai Zi Dianr. Ici la chambre à coucher de ma voisine, fière de son vêtement de nuit. Ici un urinoir public puant. Ici un lieu de rencontre du club d'âge d'or du quartier où l'on échange bavardage et ragots frais; ici se croisent les chiens. Ici les ayi*s libèrent les enfants de leurs devoirs d'école. Ici un dépotoir. Ici poussent les buissons de roses sauvages et quelques cactus de prix. "Ici pourrait être n'importe où!" Bien, cela dépend. Ici ce n'est pas la Chine. Mais voici ma Chine.

Parlons franchement : qu'importe ce qu'elle est, la seule certitude est qu' "elle" soit. À chacun sa perspective. Puisqu'en réalité elles sont infinies.

Il y a le chêne. Et il y a le bambou.

ayi* bonne à tout faire

Posté par homonumos à 07:34 - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Un mot de la rédactrice: traitant de la perspective, du chêne, et du bambou

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    Posté par Term Papers, 08 mars 2010 à 10:51 | | Répondre
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